08 janvier 2010

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(Notez s'il vous plaît, avant de lire, que tout ce qui suit n'est en rien tiré de ma vie personnelle mais d'une publicité dans un bureau oppressant plein de relents bancaires et d'une heure passée à la fixer suivie de deux heures passées dans ma baignoire à contempler les shampoings)


Je crois que la majorité des personnes vivent dans l'idée que leurs choix personnels n'impliquent qu'eux. Que les choix les plus importants sur le plan individuel ne doivent être pris que en considération de leurs propres préférences, envies, jouissances.

En oubliant, oblitérant totalement toutes les conséquences que cela peut avoir sur le monde environnant. Et, là est le plus grave, en refusant par la suite, sans doute en toute bonne foi, d'en assumer les conséquences pourtant logiques.

Lorsque un couple décide d'avoir un enfant, ils prennent en compte leur envie d'être parents, ce que cela va changer dans leur vie et, pour tout dédouanement ils décident qu'ils ont un « niveau de vie » (ou autre expression similaire) suffisant pour « bien l'élever ». Mais même là c'est eux qui entrent en compte et non pas l'enfant: la façon dont eux, vont l'éduquer lui.

La seule chose importante serait alors l'apparition de l'enfant dans leur vie en tant que continuation logique?

Or le fait que l'enfant ne répondent pas à leurs attentes qu'il veule « autre chose » que ce qui est bien pour eux, prévue, et dans la droite ligne qui leur assurera un avenir confortable dont leurs parents pourront se féliciter et se dire qu'ils n'ont pas à s'inquiéter, ce fait se heurte à ce mur.

Et on vit les parents se plaindre du fait que leurs enfants ont de mauvaises notes/fument/boivent/veulent partir/sont insolents...

Et quand on demande eux parents d'assumer un peu, de considérer l'enfant comme entité à part et non pas prolongation de la leur et n'existant qu'en coexistence d'eux, ceux qui font le moins preuve de mauvaise foi ne trouvent à dire que « je ne savais pas ».

Et il y a également le domaine des mots.

Parfois, toutes les quelques années, un groupuscule s'empare d'un mot. Par exemple les agences de marketing qui ont prit « voyage » à leur compte. « Voyage » c'est maintenant une vision de plage de sable blanc/cocotier penché/eau turquoise qui vient tout de suite, même si ce n'est pas ce que vous, vous appréciez dans des voyages.

Alors maintenant que « voyage » n'est plus qu'une épave du beau, a été faussé, que reste-t-il pour dire la même chose à la place?

Pour dire une envie d'autre chose, on ne peut plus dire le terme « voyage » sans que celui-ci pollue tout ce qu'on tente de dire. Il ne reste plus qu'à éviter ces mots volés, à jouer sur les tournures, et à tronquer les phrases. On peut hurler « je veux partir ». Mais partir, ce n'est que s'en aller et pas aller voir autre part. Tous ceux qui aiment les mots le savent bien, la chose « synonyme » n'existe pas: quand deux mots existent il y a une raison.

Et lorsque un mot disparaît dans le cimetière du beau, c'est un mot de moins pour dire ce qu'on est pour exprimer. Et de nouveaux mots de cette sorte-là n'apparaissent pas. On est alors condamné à les voir diminuer, peu à peu, et à voir notre voix rongée sans pouvoir réagir. Jusqu'à ne plus pouvoir dire les choses, à être refermé, serré-serré sur soi-même. C'est peut être cela, après tout, qui différencie le spleen d'aujourd'hui de celui du temps de Monsieur Baudelaire: on ne peut plus le dire.

Mais, quand on ne dit plus les choses; d'abord il n'y a plus qu'à être en silence, mais après, est ce qu'on peut encore penser et ressentir le choses, si on a pas les mots sans les dire. Est ce que le concept seul est manipulable sans la chose, entité le personnifiant. L'idée peut elle survivre sans le mot? Je crois que le fait que les langues et leurs différences jouent sur la construction de l'intellect d'une personne signifierait que oui, chose et mot sont fondues l'un dans l'autre.

Il faudrait, pour y répondre, savoir comment penserait un sourd/muet qui n'a pas appris le langage des signes. Mais on apprend le concept via le mot, dans la majorité de ce qui est. Je pense qu'il y a une minorité de sentiment qu'on ressent sans savoir le mot ou d'objets qu'on voit sans pouvoir les nommer et que tous les concepts du raisonnement passent par les mots.

Alors pas la perte des mots, on a la perte irrévocable des idées. Un processus de changement sournois des sentiments et raisonnements.

On perd, petit à petit, les mots et donc les choses de l'entendement. Et c'est triste. Et les voleurs de mots n'assument pas, là non plus.

(En poussant l'idée dans un autre sens on peut aussi se demander tout ce qu'on pourrait ne plus être capable de saisir par l'entendement ou même que l'on a jamais connu...Ou encore se demander si on peut être capable de se comprendre par le langage entre détenteurs de langues différentes, autrement que par l'a-peu-prés.)

Posté par Calimeriane à 18:27 - Commentaires [3] - Permalien [#]


Commentaires sur ...

    A lire, allant dans le même sens: 1984 de George Orwell et le concept de la novlangue, où tous les mots qui pourraient servir d'argumentation à une quelconque opposition sont supprimés ou modifiés en louanges au parti unique, dans le but de faire disparaître ces idées et, le cas échéant, au moins les rendre inexprimables.

    Sinon je vois que toi aussi tu t'intéresses pas mal à la linguistique, donc si t'as le temps tu peux t'intéresser aux travaux de Ferdinand de Saussure
    (http://fr.wikipedia.org/wiki/Signe_linguistique en parle)

    Et pour revenir à ma première référence, est-ce que tu penses qu'il pourrait s'agir d'un passage à une société à la pensée unique, mais à la manière d'une société de consomation plutôt que celle des régimes totalitaires? (Y'a-t-il vraiment une différence?)

    Posté par Luminox, 10 janvier 2010 à 14:11 | | Répondre
  • Exactement, je pense que dans la voie actuelle on part sur une uniformisation de la vie et de l'expression dans un sens plus "commercial" et à la création d'entités/individus qui sont pour le moment plutôt de l'ordre du stéréotype et de la caricature.

    Posté par Calimeriane, 12 janvier 2010 à 19:45 | | Répondre
  • Bon, okay, les mots sont publicitarisés, la création littéraire en ce moment est très pauvre, etc.

    Mais je pense que tu oublies que les mots ont toujours été détournés. Certes, il y a des tendances qui se renforcent avec la mondialisation. Mais avant, et il n'y a peut-être pas si longtemps, les mots étaient la chasse gardée d'une élite. En France en tous cas, après je n'ai pas fait d'étude comparée avec tous les pays du monde.
    Mais la maîtrise du langage (et a fortiori du langage littéraire) n'était réellement accessible qu'à une minorité. Peu de gens pouvait étendre le champ de signification de leurs mots: manque d'éducatio, horizon bloqué. La culture est maintenant dévaluée, mais même si elle ne l'est pas complètement, elle est démocratisée.
    Au final, l'uniformisation des modes de vie a permis cela.
    Maintenant, tu dis que les mots perdent de leur sens. C'est ce qui, je trouve, fait la beauté du langage. On invente, on réinvente. Des expressions s'usent, mais ça a toujours été comme ça, c'est normal, le langage évolue. Avec la circulation des mots, maintenant peut-être plus vite qu'avant.
    Parfois, on a tellement utilisé un mot, pour dire des choses très belles et des moins belles, qu'on n'en a plus ou moins fait le tour, et c'est là qu'intervient la création.
    Mais je pense aussi et quand même qu'il y a une responsabilité de la part des gens.
    Le Spleen, inventé par quelqu'un d'autre que Baudelaire, aurait pu être profondément ridicule.
    Pris séparément, les mots ont peu de sens, tu peux tous les rendre bêtes dans une phrase bête. Bats-toi un peu avec ta phrase?


    Je me sens d'humeur didactique. Tu sais quoi, j'ai encore la crève.

    Posté par Anne l'Ineffable, 12 janvier 2010 à 21:23 | | Répondre
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